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Y aura-t-il une génération Covid ?

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Les crises, les guerres, les révolutions, les grands bouleversements historiques, conduisent très souvent à l’émergence de phénomènes générationnels. Les historiens qui, comme Jean‑François Sirinelli, ont étudié ces questions, appellent ces moments, durant lesquels émerge une génération, des « évènements fondateurs ».

Dans ces moments de crise, tout est remis à plat, il y a un sentiment de table rase, et les jeunes générations peuvent être conduites à mettre en cause les générations aînées, celles qui sont aux commandes, pour avoir mené la société au désastre ou, simplement, ne pas avoir su répondre efficacement aux défis qui se présentaient.

L’exemple typique d’une telle émergence générationnelle est la guerre de 14. L’historien américain Robert Wohl qui y avait consacré un livre qui a fait date (The generation of 14), montre à quel point cette catastrophe humaine avait introduit un sentiment de discontinuité radicale d’avec le passé. Les jeunes qui avaient survécu étaient gagnés par la conviction profonde que plus rien ne pourrait être comme avant et que les élites qui dirigeaient la société avant et pendant la guerre ayant failli, elles avaient perdu toute légitimité pour poursuivre leur tâche.

1914-1918, une génération du feu, Jean‑François Sirinelli.

Il n’est donc pas illégitime de se demander si la crise sanitaire que connaissent nos sociétés aujourd’hui ne peut pas déboucher sur une telle rupture générationnelle. Il est bien sûr un peu tôt pour apporter une réponse car la crise est toujours en cours et ses effets sociaux restent donc assez incertains. On peut néanmoins se risquer à quelques conjectures.

Risques inégaux

Il faut d’abord avoir bien à l’esprit que ces phénomènes générationnels prennent effet chez les jeunes. Il en est ainsi parce que le potentiel de changement est bien plus élevé dans les cohortes de jeunes adultes et qu’il s’amenuise à mesure du vieillissement.

En entrant dans la vie adulte, les personnes s’engagent dans des professions, fondent une famille, et adoptent donc des rôles sociaux qui consolident leur propre identité. Sans forcément devenir rigide, leur vie se routinise et leurs interactions sociales se réduisent. Elles sont moins réceptives au changement et moins préparées à adopter des idées nouvelles qui entreraient en rupture avec la société à laquelle elles participent.

Mais, dans l’immédiat, il semble peu probable qu’une telle prise de conscience générationnelle se concrétise chez les jeunes. La raison en est simple : les risques des différentes classes d’âge devant l’épidémie sont extrêmement inégaux, et cette inégalité joue au détriment des personnes âgées et au bénéfice des jeunes. Ceux-ci sont relativement préservés.

Une vaste étude anglaise, OpenSAFELY, vient de montrer que, indépendamment des comorbidités associées au vieillissement, l’âge était le facteur de risque majeur. Cette étude montre que, par rapport aux 50-60 ans, le risque de décès double pour les sexagénaires, est multiplié par 5 pour les septuagénaires, et par 12 à partir de 80 ans. Si on compare les jeunes, de 18-40 ans, aux plus âgés, leurs risques de mourir est divisé par 180 !

Les jeunes ont donc de bonnes raisons de se sentir plutôt préservés et c’est d’ailleurs le sentiment que partage la grande majorité d’entre eux. Une étude réalisée par Vice Media auprès de jeunes de différents pays le montre. Selon cette étude, seuls 25 % des jeunes de la zone EMEA (Europe, Middle-East, Africa) déclarent craindre d’attraper eux-mêmes le coronavirus et 62 % disent être surtout inquiets pour leurs proches.

Selon des verbatim recueillis par l’institut, beaucoup semblent d’ailleurs avoir trouvé des choses positives dans la crise, la possibilité qui leur est donnée de « traîner et ne rien faire de particulier sans éprouver de sentiment de culpabilité », la possibilité « d’avoir de nouvelles idées », de « faire une pause et de réfléchir », avoir « l’opportunité de repartir de zéro ». Et, toujours selon la même étude, 57 % d’entre eux pensent que « le coronavirus aura un impact positif à long terme sur la société et la culture ».

Question sociale

Cependant, le point de vue des jeunes pourrait changer s’ils pensaient non pas aux conséquences sanitaires de la pandémie ou à ses conséquences culturelles mais à ses conséquences économiques et sociales les plus directes. Sur ce plan, il ne fait pas de doutes qu’ils figureront au rang des principales victimes.

Dès à présent d’ailleurs, l’interruption des cours dans l’enseignement scolaire porte certainement un grave préjudice aux élèves les plus en difficulté. D’après les enquêtes PISA, la France est déjà un des pays de l’OCDE dans lequel l’écart de performance entre les meilleurs et les moins bons élèves est le plus élevé, et dans lequel les scores des moins bons élèves ont tendance à stagner au fil des enquêtes successives.

L’interruption des cours risque d’aggraver ces inégalités. Certains professeurs d’établissements scolaires de grande banlieue font état des difficultés qu’ils ont rencontrées pour garder un lien avec une grande partie de leurs élèves pendant le confinement. Une partie notable d’entre eux a sans doute totalement disparu des radars. Le retard qu’ils ont accumulé risque d’être irrattrapable.

Sur le front de l’emploi les jeunes vont certainement payer un lourd tribut. Comme le remarque le spécialiste du marché du travail, l’économiste André Zylberberg, dans une interview à Paris Normandie le 30 avril, lorsqu’elles sont touchées par une crise, les entreprises mettent d’abord un terme au renouvellement des CDD ou des contrats d’intérim qui sont massivement occupés par des jeunes.

Une entrée difficile sur le marché du travail à cause du coronavirus (Euronews, 29 avril 2020).

Quant à ceux qui, sortant du système éducatif, vont se présenter sur le marché du travail, leurs chances d’embauche risquent évidemment d’être fortement amoindries, surtout pour les moins qualifiés d’entre eux.

Débat en attente

En réalité, la gestion politique de la pandémie a donné lieu à un arbitrage générationnel implicite. Le confinement généralisé répondait certes à la nécessité de ne pas voir les établissements hospitaliers des régions les plus touchées être saturés par l’arrivée simultanée d’un trop grand nombre de cas.

Mais il consacre aussi, comme l’écrit Monique Dagnaud, le choix de la prolongation à tout prix de la vie, quel qu’en soit le coût. Ce coût sera évidemment supporté principalement par les jeunes générations et plus le retour à la normale sera long plus ce coût sera élevé.

Pourtant ce débat, qui met en jeu la question du point d’équilibre générationnel dans le coût de la pandémie, n’a pas eu lieu. Il n’a pas eu lieu parce que, « parier sur la mort » – la forme brutale de plaider le raccourcissement du confinement pour en limiter les coûts économiques et sociaux – est indicible.

Le calcul économique cynique qui consisterait à mettre en balance l’espérance de vie en bonne santé des personnes les plus âgées et l’espérance de vie en bonne situation économique et sociale des personnes les plus jeunes, ne peut être énoncé car la vie, quelle qu’en soit la durée, est sacrée dans nos sociétés modernes. On s’emploie à la prolonger à tout prix et certains rêvent même d’immortalité.

Il est probable qu’aujourd’hui les jeunes ne pensent d’ailleurs pas trop aux conséquences sociales de cette crise. Le débat politique sur le sujet a été plutôt escamoté jusqu’à présent, tous les responsables s’entendant plus ou moins pour dire que les Français (et donc parmi eux les jeunes) ne devraient pas en supporter le coût.

La profusion de milliards d’euros déversés sur l’économie pour atténuer les effets destructeurs de la crise a pu entretenir l’illusion que ce coût serait finalement minime ou que l’État continuerait de le prendre à sa charge.

Il est frappant de voir, dans l’étude de Vice Media déjà citée, que cette question des conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire n’est absolument pas abordée. Le réveil risque donc d’être brutal et il n’est pas exclu qu’à ce moment-là on puisse assister à un réveil d’une forme de conscience générationnelle.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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