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une histoire méconnue de la littérature de jeunesse

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Maïa (ou Maya) est sans doute la plus célèbre des petites abeilles : sa figure ronde, son grand sourire et ses cheveux blonds ont été popularisés par une série d’animation diffusée à la télévision française à la fin des années 1970, présentée dans une nouvelle version en 2008 et suivie de deux longs métrages en 2014 et 2018.

Or cette série est l’adaptation d’un roman allemand et « la plus belle des abeilles » est bien plus âgée qu’on pourrait le croire : née en 1912 sous la plume de Waldemar Bonsels, elle est plus que centenaire. Die Biene Maja und ihre Abenteuer (L’abeille Maïa et ses aventures) paraît avec le sous-titre « Ein Roman für Kinder » (un roman pour enfants) mais sans aucune illustration.

Avec le succès du livre, le sous-titre disparaît rapidement, indiquant que le roman s’adresse autant aux enfants qu’aux adultes et à un très large public, jeune ou moins jeune, pauvre ou riche, selon que l’on s’attache à une facette plus naïve et enfantine (la figure de la petite abeille curieuse) ou à une facette plus complexe mettant en scène des thèmes existentiels tels que la souffrance et la mort. Maïa a-t-elle donc toujours été un personnage pour enfants ? Quelle est son histoire ?

Bonsels, le premier père de Maïa

Né en 1881, Waldemar Bonsels est l’auteur de plus d’une quarantaine de romans, essais et recueils de nouvelles et de contes. Fils d’un pharmacien devenu dentiste, Bonsels, après des études secondaires à Kiel, quitte la maison familiale à 17 ans pour voyager à travers l’Europe. En 1901, il travaille dans une imprimerie de Karlsruhe, puis il devient négociant et est envoyé en Inde en 1903 par une mission bâloise. Un an plus tard, en raison de son opposition à l’attitude des colons européens, il démissionne.

C’est peut-être ce séjour en Inde qui inspirera à Bonsels le nom de son personnage : Maya est un terme sanskrit qui, dans les religions indiennes, a des sens multiples, renvoyant à la nature, à la création mais aussi au pouvoir de l’illusion. A la fin du XIXe siècle, quand les textes commencent à être connus en Occident, Schopenhauer et Nietzsche y font référence dans Le Monde comme volonté et comme représentation et dans Le Gai Savoir. De retour en Allemagne, à Munich, Bonsels fonde sa propre maison d’édition.

Pendant la Première Guerre mondiale, il travaille comme correspondant de guerre sur le front de l’est. En 1933, ses livres sont interdits et brûlés par les nazis, sauf Maïa l’abeille, Peuple du ciel et Voyage dans l’Inde. Bonsels n’est toutefois pas contraint à l’exil : bien au contraire, comme plusieurs écrivains renommés de l’époque wilhelmnienne, il fait partie de la « Reichsschrifttumskammer » (chambre des écrivains du Reich, fondée par Goebbels en 1933) et peut continuer à écrire.

Les abeilles plutôt que les fourmis

L’histoire de Maïa est écrite entre 1910 et 1911 chez Bernd Isemann, ami de Bonsels, dans une maison entourée d’un grand jardin. Se lançant mutuellement le pari d’écrire une histoire d’insectes, Bonsels et Isemann écrivent l’un à côté de l’autre. Bonsels choisit les abeilles tandis qu’Isemann, trouvant la vie des abeilles trop ennuyeuse, préfère les fourmis. Il crée l’histoire de deux amies fourmis séparées peu après leur naissance : Nala est enlevée par des brigands fourmis et Re part dans une quête pour la retrouver, or au moment où les deux amis se retrouvent, Nala a trouvé une nouvelle amie fourmi qu’elle préfère à Re.

Le récit d’Isemann ne trouvera un éditeur qu’en 1920 et tombera rapidement dans l’oubli, comme son auteur. De son côté, Bonsels imagine l’histoire d’une petite abeille sous la forme d’un roman d’apprentissage, de sa naissance à ses actes de bravoure et d’héroïsme, en passant par l’errance et les rencontres qui sont autant d’étapes dans sa formation.

Une des possibles sources d’inspiration de Bonsels.

Bonsels n’a jamais parlé de ses sources d’inspiration. Pourtant, Isemann et Bonsels ont peut-être eu l’idée d’écrire une histoire d’insectes en lisant les romans de l’écrivain anglais Frank Stevens. On peut relever plusieurs points communs entre ces textes et Die Biene Maja. Une autre source d’inspiration serait La Vie des abeilles de Maurice Maeterlinck, paru en français et en allemand en 1901. Maeterlinck, prix Nobel de littérature en 1911, est très lu et joué en Allemagne jusqu’en 1914. La figure de l’elfe des fleurs est aussi présente dans un poème de Stefan George, Der Blumenelf, et sous la plume d’Andersen avec l’elfe de la rose, dans un conte du même nom. On peut aussi faire un parallèle avec Le bousier, autre conte d’Andersen. Le récit de Bonsels est ainsi à la croisée du roman d’apprentissage, du récit héroïque et du conte néo-romantique.

Best-seller

Le succès est presque immédiat. Selon Bernd Isemann, ce succès est en grande partie dû à la mère de Bonsels, qui introduit le livre à la cour de l’empereur Guillaume II : les dames de la cour sont séduites par ce conte néo-romantique, qui peut aussi se lire comme une satire du monde des humains.

Pendant la Première Guerre mondiale, l’éditeur de Bonsels avait aussi envoyé des exemplaires aux librairies itinérantes présentes sur le front. On trouvait ainsi très fréquemment Die Biene Maja dans le barda des soldats, avec Faust et Zarathustra. Le succès se prolonge après la fin de la guerre et Die Biene Maja devient l’un des livres les plus lus en Allemagne : selon Donald Richards, il occupe la quatrième place des livres les plus vendus en Allemagne de 1915 à 1940, derrière les Buddenbrook de Thomas Mann, Kurts Maler de Alfred Hein et A l’Ouest rien de nouveau de Remarque.

790 000 exemplaires sont imprimés jusqu’en 1940 et le million d’exemplaires est atteint en 1954. En 1922 paraissent simultanément deux traductions en anglais, aux États-Unis (The Adventures of Maya the Bee) et en Grande-Bretagne (Maya ; The Adventures of a Bee). En France, la traduction paraît en 1926 chez Stock, où le roman donne son nom à une collection de romans pour enfants résolument moderne, la collection Maïa, très appréciée des critiques et en particulier des bibliothécaires.

Premières images de Maïa

La première édition illustrée par Franke paraît en 1920, suivie par celle de Franziska Schenkel en 1925 : Maïa, tout comme les autres insectes, n’y est pas anthropomorphisée. Les illustrations françaises occasionnent un différend entre Bonsels et les éditeurs français, Delamain et Boutelleau. Ceux-ci tiennent en effet à illustrer le roman de gravures sur bois, en noir et blanc, réalisées par Ioanna Bessarab, qui anthropomorphise les personnages : Bonsels trouve ces illustrations grotesques mais il ne parvient pas à faire fléchir les éditeurs français. De fait, dans le même temps, Bonsels travaille lui-même à la mise en images de son personnage.

En 1924 et 1925, Bonsels, associé au zoologue Wolfram Junghans et au réalisateur Curt Thomalla, entreprend la réalisation d’un « Kulturfilm », catégorie qui désigne à l’époque de la République de Weimar des films documentaires culturels et de vulgarisation scientifique. Le film est tourné à Berlin dans un atelier, les insectes et animaux acteurs sont trouvés dans les parcs et les bois, même s’il est nécessaire de passer une annonce pour trouver des frelons, dont la capture est interdite. La ruche est construite par le décorateur Albin Grau, qui avait travaillé en 1921 pour le Nosferatu de Murnau. Après 21 mois de travail, le film, d’une durée de 84 minutes, est présenté à Dresde le 5 mars 1926.

Il s’agit d’un film muet avec accompagnement musical, tourné avec de vrais animaux et non réalisé avec des dessins. Cette solution aurait pourtant été tout à fait possible et envisageable : c’est en effet en 1926 que Lotte Reiniger présente Les Aventures du Prince Ahmed (Die Abenteuer des Prinzen Achmed), le plus ancien long métrage d’animation conservé.

Le film est salué par la critique mais son succès n’est en rien comparable à celui du roman. En 1933, cette version muette est reprise en film parlant, plus court de 25 minutes et pourvu d’un récit cadre : un jeune garçon doit écrire une rédaction sur le sujet « Heimat und Volk » (« Patrie et peuple ») et sa mère raconte donc à l’enfant et à sa sœur les aventures de Maïa l’abeille. Ce film, empreint d’idéologie nazie et davantage destiné à un jeune public, est aujourd’hui perdu.

Vers l’oubli…

En 1948, le réalisateur Paul Pfeiffer propose à Waldemar Bonsels un nouveau projet d’adaptation de son roman, bientôt suspendu par la publication d’un article de Eric W. Isenstead, « Dositos und das Vorwort », paru en décembre 1948 dans Die Neue Zeitung. Il révèle le caractère foncièrement et explicitement antisémite de la préface écrite par Bonsels en 1943 pour son livre Dositos.

L’auteur pour enfants à succès est désormais connu comme un antisémite qui a pactisé avec les nazis. Les ventes de ses livres ralentissent et Bonsels meurt en 1952. Sa veuve parvient difficilement à valoriser l’œuvre de son mari. C’est donc une œuvre du passé, presque oubliée, qui devient à la fin des années 1970 matière à une série d’animation télévisée, fixant l’image de la petite abeille en masquant sa longue histoire et son passé.

Adaptation animée des années 1970.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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