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Pourquoi cette crise peut creuser les inégalités entre chercheurs et chercheuses

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La capacité à publier des articles scientifiques dans les meilleures revues de sa discipline est le moteur des carrières académiques. Elle est déterminante pour la promotion et la reconnaissance par les pairs. Dans cette course, les femmes sont moins présentes. On voit ainsi leur proportion décroître à mesure que l’on monte dans la hiérarchie.

Au Royaume-Uni, par exemple, elles représentent 45 % du corps professoral universitaire, mais seulement 25 % des professeurs (« full professor »). En France, 44 % des maîtres de conférences sont des femmes, mais seulement 24 % des professeurs des universités.

Certes des progrès vers l’égalité professionnelle se font timidement voir ces dernières années, y compris dans les disciplines telles que la finance quantitative où les femmes étaient traditionnellement moins représentées. Mais la récente crise pandémique de la Covid-19 vient nous rappeler que les vieux schémas ne sont jamais loin, et tendent à revenir au galop lorsque la vigilance baisse.

Plusieurs recherches soulignent aujourd’hui à quel point les femmes ont vu la crise affecter leur activité de recherche, bien davantage que celle de leurs collègues masculins. Loin d’être une simple parenthèse dans leur parcours, cette crise pourrait bien avoir des conséquences durablement négatives pour la progression des carrières des chercheuses.

Poids des contraintes familiales

Certaines revues ont constaté une augmentation du nombre d’articles soumis par des hommes pendant la période du confinement comparativement à la même période en 2019, avec une diminution des soumissions par les femmes, et ce constat s’observe dans plusieurs disciplines : médecine, biologie, économie, sciences politiques, sciences sociales.

Cette diminution se retrouve également dans les preprints et rapports scientifiques – les enregistrements par les chercheuses ont diminué avec la crise, même les preprints dans le domaine médical.

Comment expliquer cette situation ? Il faut d’abord considérer le poids d’une organisation familiale toujours dévolue aux femmes. La période de confinement s’est traduite pour toutes les femmes par la nécessaire prise en charge des tâches domestiques, avec un retour à un partage traditionnel des rôles sociaux entre les sexes.

A cela s’est ajoutée la prise en charge des enfants à la fois pour les activités de soin mais, également, l’obligation d’assurer un suivi scolaire. La frontière entre tâches professionnelles et tâches familiales s’est estompée.




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Le statut et la fonction des conjoints jouent également un rôle déterminant. Selon une étude réalisée par l’Université de Stanford, 20 % des chercheurs ont un conjoint au foyer, contre seulement 5 % des chercheuses. Les chercheurs ont donc plus de latitude pour se consacrer pleinement à leur activité de recherche.

De plus, la carrière du chercheur est souvent prioritaire par rapport à celle d’une conjointe chercheuse. Si le conjoint n’est pas chercheur, son activité peut primer dans l’urgence, obligeant la chercheuse à mettre son activité de recherche de côté.

Attentes émotionnelles

Le poids de l’organisation familiale est doublé d’attentes supplémentaires dans le monde professionnel. Le travail émotionnel décrit les efforts faits par des managers pour s’assurer en permanence du bien-être de leurs collaborateurs – un travail demandé prioritairement aux femmes managers.

L’exigence de travail émotionnel chez les chercheuses s’est traduite par des efforts pour soutenir leurs collègues et les étudiants au-delà de ce qui est réalisé par leurs collègues chercheurs.

Les effets néfastes de l’organisation familiale et du travail émotionnel sont encore exacerbés par l’affectation aux enseignantes-chercheuses de tâches qui ne sont pas prises en compte pour les promotions. Alors que les chercheuses ont tendance à se dévouer pour organiser des événements, siéger dans des comités et, plus généralement, contribuer au capital institutionnel, les chercheurs se concentreraient plus sur les activités fondamentales du métier.

Même par écran interposé, les attentes émotionnelles qui ont pesé sur les chercheuses ont été fortes.
Image by StockSnap /Pixabay, CC BY

Les chercheuses, surtout les juniors, intègrent ces attentes supérieures sur l’ensemble de leurs missions. Pendant la crise Covid-19, elles ont été très sollicitées pour participer à la gestion de crise, au détriment de leurs autres activités.

Et même si une chercheuse réussissait à déjouer les pièges de l’organisation familiale et des exigences professionnelles, restait un problème incontournable : le type de recherche faite majoritairement par les femmes est plus vulnérable aux effets du confinement que celui réalisé majoritairement par les hommes.

Les chercheuses mobilisent plus fréquemment que leurs collègues masculins des méthodes de recherche qualitatives. Ces méthodes requièrent de rencontrer les personnes, d’être présentes sur le terrain pour collecter des données. Ces protocoles ont été stoppés durant la crise, reportés dans le meilleur des cas mais parfois simplement annulés.

L’impossibilité de collecter des données signifie l’impossibilité de publier des articles. C’est autant de retard pris par rapport à ceux qui utilisent les données secondaires et méthodes quantitatives, et qui se trouvent être majoritairement des chercheurs.

De même, on a assisté à une croissance d’articles portant sur la Covid-19 et ses effets. Mais ces articles sont bien davantage le fait d’auteurs masculins, comme si les femmes scientifiques n’avaient pas investi ce nouveau champ. Ceci est d’autant plus dommageable que l’on constate aujourd’hui d’importants budgets de recherche dégagés par les États et les institutions pour financer des recherches fléchées Covid-19. Toutefois, les chercheuses se sont peu ou pas positionnées sur cette thématique.

Cercle vicieux

Les conséquences pour la carrière de ces chercheuses hautement qualifiées sont loin d’être anecdotiques. La recherche en gestion et en économie est une activité avec un cycle de vie très long. Entre la conception d’une idée et la publication dans une revue à comité de lecture, il peut s’écouler plusieurs années. Il s’agit donc de rester vigilant aussi bien sur les effets à long terme que les effets à court terme.

À long terme, les perspectives de carrière des chercheuses risquent d’être fortement impactées. Une réduction, voire une absence de soumission d’articles pendant le confinement, se traduira par des baisses de production scientifique dans deux ou trois ans. Il est fort probable qu’à ce moment-là, les instances d’évaluation des chercheuses en vue des promotions ne tiendront pas compte de la baisse de productivité pendant le confinement, tant cela semblera loin dans le passé. L’écart existant entre hommes et femmes dans les promotions vers le grade de professeur pourrait ainsi se creuser.

Les impacts à court terme ne doivent pas non plus être négligés avec un risque d’épuisement professionnel chez les femmes. Une étude britannique montre que la santé mentale des femmes s’est plus dégradée pendant le confinement que celle des hommes.

De plus, la difficulté de pratiquer la recherche pendant le confinement peut se traduire par une déqualification des chercheuses – la technicité de cette activité nécessite une mise à jour permanente des connaissances et des compétences, et on peut vite perdre pied sans une pratique régulière.




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Enfin, on peut noter les effets liés à l’absence de femmes dans le débat Covid-19. D’importants budgets sont dédiés à la recherche sur la Covid-19. Les chercheuses, n’étant pas positionnées aussi massivement que les hommes sur la crise, risquent de passer à côté de financements qui pourraient accroître leur productivité – d’autant plus que l’on peut anticiper des baisses de financement sur les autres thématiques de recherche.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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