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comment Lyotard transforme notre regard sur l’enfance

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Contrairement à ce que laisse entendre le titre de son livre Le Postmoderne expliqué aux enfants (1986), la pensée de Jean‑François Lyotard n’est pas des plus accessibles, a fortiori pour nos chères têtes blondes. Philosophe communément associé au mouvement hétéroclite et discutable qu’est la French theory, il semble avoir été éclipsé en son sein par les pensées de Foucault, Deleuze ou Derrida dont la popularité outre-Atlantique et la postérité ont longtemps paru plus assurées.

Réputée difficile, l’œuvre de Lyotard a néanmoins laissé un legs plus important qu’il n’y paraît, notamment grâce à un travail critique sur les concepts de « postmoderne » et de « différend » qu’il a contribué à populariser.




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Pourquoi, en revanche, convoquer Lyotard afin de penser l’enfance aujourd’hui ? Tout d’abord parce que la notion d’enfance apparaît comme le dernier bastion de sa pensée, un dernier détour qui n’apparaît de manière explicite qu’avec la parution de ses Lectures d’enfance en 1991. On serait ainsi tentés de voir dans cette pensée de l’enfance un dernier héritage du philosophe, une terra incognita restant à explorer.

Jean Francois Lyotard, photographié par Bracha L. Ettinger.
Wikimedia, CC BY

Les récents travaux de recherche qui lui sont consacrés font état de cet engouement à l’égard d’une notion dont le déploiement et les significations restent encore largement à repérer et définir. Les travaux de Claire Pagès et de Paul Audi, ainsi que de récentes recherches universitaires, partent ainsi à travers leurs enquêtes sur l’enfance à la recherche de celui qu’il est courant de nommer le « dernier Lyotard ».

L’enjeu est à la fois de saisir cette pensée de l’enfance singulière mais aussi d’en hériter, de la prolonger et éventuellement de l’ouvrir à d’autres horizons, comme dans mon propre travail de thèse autour de la photographe Helen Levitt.

Changer de perspectives

Ce que l’on peut reconnaître en premier lieu dans cette conception de l’enfance, c’est le sérieux accordé par Lyotard à ce qui n’a que peu intéressé la philosophie en tant que telle, à ce qui ne l’a intéressé qu’indirectement. Si les philosophes se sont en effet depuis longtemps penchés sur la question de l’enfance, c’est presque toujours, semble-t-il, pour penser son éducation, c’est-à-dire la manière de la faire sortir d’elle-même pour aller vers l’âge adulte.

Dans le sillon de l’Émile de Rousseau qui conçoit la formation des enfants dans la perspective d’une amélioration du genre humain et l’enfant comme un adulte en puissance, quiconque penserait l’enfance s’intéresserait inévitablement à son éducation, c’est-à-dire in fine à la perspective de son effacement. C’est ainsi, paradoxalement, toujours à l’adulte ou à un « devenir-adulte » que l’on porte intérêt en se penchant, à travers la question de leur éducation, sur le berceau des enfants.

Comme le reconnaît Philippe Ariès, l’enfance a longtemps été ignorée des historiens et « c’est par le biais de l’éducation que l’enfant est entré dans le monde changeant de l’Histoire ». Il resterait donc à former une nouvelle pensée de l’enfance qui ne soit pas un manuel d’éducation, à changer de regard ou, mieux, à inventer un regard qui considère l’enfance pour elle-même.

Relire la pensée de Lyotard viendrait en premier lieu compenser une apparente négligence sur le sujet, réparer un oubli pour nous permettre de changer de prisme sur l’enfance. Lyotard opère un tournant en s’intéressant non pas à l’éducation des enfants mais à l’enfance en elle-même, à ce qui lui appartient en propre. L’éducation étant toujours déjà une forme d’aliénation dans laquelle serait pris l’adulte, il faudrait, pour atteindre ou retrouver l’enfance, se défaire d’un certain regard sur elle.

Comment Lyotard peut-il nous aider à nous défaire de notre regard d’adulte sur l’enfance ? Comment peut-il échapper à ce paradoxe si commun qui fait que notre enfance semble se dérober à nos yeux dès lors que nous essayons de la regarder en face, tel Orphée se retournant aux Enfers ? Comment enfin saisir, comment dire sans la trahir ce que Lyotard nomme parfois « la chose enfance » ?

L’enfance comme voix

Changer de regard sur l’enfance, voici ce à quoi nous invite donc d’abord Lyotard. Le geste de déplacement qu’il opère avec sa nouvelle définition de l’enfance est à la fois révolutionnaire et complexe : l’enfance n’est pas pour lui un âge de la vie mais un rapport au discours et à la langue.

L’enfance selon Lyotard, c’est « l’autre de tout discours », un silence irréductible qui habite, creuse, travaille de manière souterraine la langue : « ce qui ne se parle pas » écrit-il encore dans Lectures d’enfance, revenant à l’étymologie première d’infans qui désigne le jeune enfant privé de parole. Car il ne s’agit pas seulement pour Lyotard de changer de regard sur l’enfance mais aussi de renverser la logique du regard, d’adopter un nouveau paradigme en définissant l’enfance comme « voix ».

Si l’adulte ne parvient pas à regarder son enfance en face, peut-être est-ce tout simplement parce que l’enfance n’est pas une image mais une voix. Une voix inaudible à laquelle il convient de prêter une écoute particulière, de tendre une oreille attentive et à laquelle Lyotard reconnaît un mode de manifestation privilégiée dans la littérature et dans l’art en général.

L’enfance est en nous comme une voix très lointaine à laquelle il convient de prêter une écoute particulière.
Félix Vallotton, Le Ballon, 1899 / Musée d’Orsay

L’enfance est en nous comme une voix qui résonnerait fort et de très loin, et à laquelle nous aurions la responsabilité non seulement de donner une écoute, mais de répondre. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’expression de « dette d’enfance » employée de manière récurrente par Lyotard : l’adulte, par l’art, n’aurait de cesse de s’acquitter d’une dette originaire inscrite en nous à la naissance.

Que faire, pour répondre à cette voix de l’enfance inscrite en nous comme une dette, un appel auquel nous serions sommés de répondre ?

L’art ou l’enfance retrouvée

Si nous peinons à lui répondre, ce n’est pas tant parce que l’enfance est une voix inaudible ou aphone que parce que nous, adultes, sommes coupables de surdité à son égard. D’une certaine manière, on peut envisager avec Lyotard l’art comme la seule manière adéquate de répondre de (ou à) l’enfance en nous. Car l’enfance n’est pas seulement une voix mais un mode de sensibilité, une manière de voir le monde et d’être affecté par lui.




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On pourrait ici rapprocher cette définition des approches de Baudelaire ou Walter Benjamin, qui voient dans l’enfance un régime de sensibilité dont l’artiste ou l’écrivain non seulement peuvent s’inspirer mais qu’ils réactualisent, font renaître et vivre par l’art.

L’adage baudelairien suivant lequel, pour l’artiste, « le génie, c’est l’enfance retrouvée à volonté », parait ainsi résonner avec une certaine lecture lyotardienne de l’enfance. A la différence que, pour Lyotard, l’enfance ne se retrouve pas car nous ne l’avons jamais perdue et que, si elle nous est invisible, c’est qu’elle se loge en nous silencieusement.

Relire Lyotard, c’est être attentif à une forme paradoxale d’oubli de l’enfance.
by Zurna Creative /Unsplash, CC BY

Relire Lyotard sur l’enfance aujourd’hui, c’est se confronter à cette pensée de manière critique en la prolongeant pour mieux se l’approprier. C’est être attentif à une forme paradoxale d’oubli de l’enfance, caractéristique du refoulement opéré par ce que Pontalis nommait nos « sociétés puéricultrices » et tenter de prendre, comme l’écrivait la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle « le risque de l’enfance ».

Il s’agit d’épouser sa cause, ses peurs, ses désirs, ses délires, ses imperfections. De chercher dans l’art les formes prises par cette enfance fantôme qui hante le langage et les œuvres, de reconnaître ses accents dans un texte ou un tableau, une photographie.

Mon travail de recherche met ainsi en œuvre une lecture de l’enfance héritée de Lyotard en articulation avec des images, en l’occurrence les photographies de l’Américaine Helen Levitt dont les enfants déguisés ou masqués, en jeu et en mouvement perpétuel, dessinent un langage du corps à décrypter, traduire et faire parler, tels des hiéroglyphes, des rébus ou des énigmes marquées à la craie sur les murs et trottoirs new-yorkais.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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